Pour respecter le thème choisi par Evy, ai essayé de "remanier"
sous forme de conte cette histoire vraie, dont " Le Papi " est
le personnage central et le conteur . . .
Un jour, peut-être, en lirez vous une autre, car le joyeux drille,
mort dans son lit à 95 ans, en a racontées plus d'une . . .
Pour l'heure, il s'agit de la guerre de 14/18, et de l'image que
s'en faisaient, à l'époque, fin des années 50, début des années 60,
deux très petites filles, à travers ses récits . . .
LES GLACONS AUX MOUSTACHES
. . . Once upon a time... Il était une fois... Deux petites filles aux cheveux
bruns. Ceux de l'aînée, appelée Cacao, étaient cependant moins noirs que
ceux de la cadette.
Car la chevelure de la plus jeune, appelée Noiraud , brillait d'un extraordinaire
et merveilleux noir de jais . . .
. . . Quand Cacao était petite, lui naquit donc d'abord une petite soeur, Noiraud.
Elle en fut bien contente et la petite soeur semblait également fort satisfaite
d'avoir une grande soeur. Tout allait donc pour le mieux, dans le
meilleur des mondes . . .
Ni l'une, ni l'autre n'en connaissait d'autre, de toute façon…
En ce temps-là, leur monde était aussi petit qu'elles. Il se composait de papa,
maman, papi et mamie.
Plus tard, après qu'on leur eut promis deux petits frères, elles eurent deux jolies
petites soeurs aux cheveux clairs, qui furent appelées "Les Petites". . .
Et c'est là qu'elles devinrent "Les Grandes". Même si elles étaient encore
très petites.
Quelle histoire étrange et compliquée . . .
Pour celle-ci, les filles n'étaient encore que deux. Et la petite soeur n'était
qu'un "grand bébé". Même si elle marchait, et avait quelques "bonnes dents".
Chaque matin, vers huit heures, le papi descendait de son atelier pour " casser
la croûte ", ce qui arrangeait bien maman. Pendant qu'il gardait les filles, elle
allait à l'épicerie, et "au pain".
Le casse-croûte du papi était presque toujours le même : du pain, du pâté de
campagne et du saucisson. Avec, bien sûr, un petit verre de vin. . .
Du Bourgogne, car Le Papi était bourguignon d'origine, malgré son accent de
Titi parisien. Accent n'ayant rien d'étonnant : né à Paris, il y avait passé
sa jeunesse.
. . . Pour son casse-croûte, s'il avait très faim, ce qui arrivait souvent, il mangeait
en plus "un peu" de fromage. Cacao n'aimait pas le fromage, et ne tenait pas au
saucisson. Alors Le Papi lui faisait des tartines de pain beurré, tandis que la
petite soeur, déjà grimpée sur ses genoux, s'empiffrait de saucisson, qu'il lui
coupait en très petits morceaux.
Chaque jour, il demandait à Noiraud : "T'aimes mieux Papi ou l'saucisson ?"
Et chaque jour, elle répondait : "L' saucisson."
Cela faisait bien rire Le Papi et Cacao, qui guettaient ensemble cette réponse.
. . . Le papi racontait des histoires merveilleuses, que les petites ne se
lassaient pas d'écouter.
La plupart d'entre elles concernait " La guerre". Depuis longtemps, il les avait
informées qu'il s'agissait de "La Grande". Cacao la trouvait bien intéressante,
et supposait que quand il en aurait fini, ce dont elle n'était pas pressée, il leur
parlerait de la, ou des, petite(s) guerre(s). Et que ce serait mieux que rien.
Le papi racontait très bien. Il en oubliait de couper le saucisson en petits
morceaux, et Noiraud manquait souvent de s'étouffer en avalant des
rondelles entières.
Dans ces cas-là, elle devenait très rouge, émettait de drôles de bruits, qui
alertaient Le Papi.
Il était obligé de s'interrompre pour lui donner de grandes claques dans le
dos et la secouer un peu. Et de se lever pour leur servir de la grenadine.
Il lui disait : "Bois donc un p'tit coup, ça f'ra descendre". Cacao buvait aussi,
même si elle n'aimait pas trop la grenadine. Elle préférait l'anthésite, dont
papa leur mettait quelques gouttes dans l'eau, mais seulement l'été . . .
Parce que c'était très rafraîchissant . . .
En se levant pour servir la grenadine, le papi regardait vite par la fenêtre si
maman n'arrivait pas. Cacao pensait que c'était parce que la petite soeur
était encore très rouge.
Heureusement, il se rasseyait et continuait son histoire !
En général, des soldats montaient au front, et d'autres en descendaient.
Cacao ne savait pas trop ce qu'était le front. Elle supposait, le front qu'elle
connaissait se trouvant en haut du visage, que celui dont parlait le papi
devait être du même genre, quoique plus grand, afin que beaucoup de soldats
puissent y monter et en redescendre. Ce devait être une sorte de très haute
montagne, avec une pente vertigineuse, qui expliquait pourquoi l'histoire était
si longue.
Ce que faisaient ceux qui arrivaient en bas, Cacao le savait : Ils s'en payaient
"une bonn' tranche", parce qu'ils étaient en" permission".
Ce que faisaient les autres, une fois arrivés en haut, le papi n'en parlait pas.
Cacao avait pensé à le lui demander, mais il était si bien lancé qu'elle avait
préféré attendre un moment plus opportun. Le lendemain peut-être, quand la
petite soeur s'étoufferai, et qu'il serait obligé de s'interrompre pour aller
chercher la grenadine.
Elle n'avait pas hâte que maman revienne, même si elle était un peu ennuyée
que la petite soeur, après sa grenadine, ait déjà presque fini le verre du Papi.
Ca ne l'étouffait pas, elle était seulement de nouveau très rouge. Du coup, elle
avait cessé d'avaler du saucisson, et semblait somnoler dans les bras du Papi,
qui la berçait.
Cacao se dit que c'était tant mieux, que ce midi Noiraud aurait encore faim, et
que maman ne dirait pas, la voix un peu inquiète : "Je ne comprends pas, cette
petite n'a pas d'appétit, elle picore."
Et le papi ne répondrait pas :
"T'en fais don' pas, tu vois bien qu'elle profit' quand mêm' ! Elle mang' à sa faim,
c'est tout !"
Ce jour-là, le papi faisait partie des soldats qui montaient au front. Il disait :
"Voyez-vous, y f'sait tell'ment froid qu'même en marchant, on avait les pieds
g'lés ! Et les vieux poilus qu'on croisait, qui descendaient du front d'l'Est, et ben
y z'avaient des glaçons aux moustaches ! "
Cacao n'en croyait pas ses oreilles ! Ce devait être bien joli des glaçons aux
moustaches ! Encore plus que des rubans dans les cheveux !
Elle comprenait que les glaçons ne fondent pas. Papi avait dit qu'il faisait très
froid. Mais comment faisaient-ils, ces soldats, se demandait-elle, pour attacher
les glaçons à leurs moustaches ?
Bah ! Ils avaient dû trouver une solution . . .
C'est si fort des soldats !
. . . Et puis maman rentrait et, invariablement, disait : " Mais arrêtez donc papi
de leur parler de la guerre, vous allez les faire rêver ! "
Cacao ne la comprenait pas. Elle savait que, pour maman, "rêver" signifiait faire
de mauvais rêves. Comment pouvait-elle penser que les petites auraient peur
d'une chose aussi merveilleuse :
Des glaçons aux moustaches !
Cacao.