Prunie L'Aventurière se moquait d'être
anesthésiée. Elle se fichait aussi comme
de l'an 40 de se réveiller ou pas.
Très bien ainsi ... Evidemment, elle finit
par émerger, c'était écrit. La drogue,
hélas, tue rarement la mauvaise graine. Dommage. Car par précaution elle avait
fait son testament. Laissé dans le tiroir de la table de chevet métallique. Dans
cette drôle de chambre où elle reprit peu à peu ses esprits.
Espérant que personne ne l'avait lu, elle eut quelques secondes l'idée de le
détruire. Préféra replonger dans les limbes.
C'était délicieux. Plus de contingences. La nuit est à nous ! Enfin out !
Dormir ! Dormir enfin ! Dormir pour toujours, dormir pour cent ans. Ou juste dormir
un peu plus ... on verrait bien ...
Personne ne savait où elle était. Personne pour s'inquiéter, ni pour la déranger.
Sauf son amie K ... Au "K"où ... Qui avait promis de garder le secret ...
Entre deux sommes, Prunie comprit que K. était venue. En voyant un bouquet de
tulipes rouges et jaunes sur la petite table. Contre le mur. Face à son lit. La nuit
commençait à tomber.
Elle fut sûre qu'il neigeait. Bien qu'il fit très très chaud. Trop chaud dans cette
chambre. Bien trop chaud pour les tulipes.
Tout à l'heure, si elle en avait le courage, elle essaierait de se lever.
D'ouvrir la porte fenêtre donnant sur la petite terrasse.
Comme ça elle verrait la neige. Du premier étage, elle ne verrait pas loin, mais
elle verrait la cour et le parking. Pour juger de l'épaisseur de la couche.
Qui devait être importante, car tout était silencieux.
La neige étouffe les bruits. Et elle endort.
C'est agréable de dormir dans la neige. Ou dans le coton.
Pas la peine de vérifier tout de suite, somnoler encore un peu.
Puisqu'elle se souvenait maintenant.
K. était venue. Avec des moon-boots, un très joli chapeau de trappeur, et un
bouquet de tulipes entre ses gros gants. Avec toute cette neige, elle était sans
doute venue à pied.
Prunie en eut les larmes aux yeux et regretta de ne pas lui avoir parlé.
A part la tenue de K. il y avait une seconde preuve de neige. Le ciel de la nuit
tombante était d'un drôle d'orange. Celui que donnent les réverbères, dans les
villes, les soirs neigeux.
Oui, on avait le temps. Attendre que la couche s'épaississe pour aller la voir.
Tout serait bloqué. Plus aucun bruit, plus rien, ce serait encore plus joli.
Elle se rendormit avec plaisir. Bien plus tard, elle entendit un son lourd. Qui se
répétait. Le bruit d'une pelle. Quelqu'un creusait ? Mais quoi, à cette heure-ci ?
Non ! Quelqu'un pelletait la neige ... C'était ça ! Elle réussit à aller ouvrir la porte-
fenêtre, et vit l'homme avec sa pelle. Il était difforme, assez effrayant. Elle se
souvint de lui. Une sorte de concierge, ou de gardien, elle ne savait pas.
Etonnamment, il avait presque le même chapeau que K. Moins joli cependant.
Elle retourna dormir. Il faisait un peu moins chaud avec ce froid qui rentrait.
C'était très doux. Comme dans l'histoire de "Boucles d'Or et Les Trois Ours", elle
était "juste bien" dans son lit.
Longtemps après, une ombre la réveilla. L'homme était là, sur la terrasse, avec
sa grande pelle. Et il entra. Prunie n'eut pas peur.
Elle savait très bien pourquoi il venait, aussi ne fut-elle ni surprise, ni effrayée
lorsqu'il s'avança vers le lit et la frappa de toutes ses forces à coups de pelle.
Il était vraiment horrible à voir. En plus, il y avait beaucoup de sang, même si
ça ne faisait pas mal.
Et puis, ses bottes laissaient de vilaines traces de boue sur le lino si clair, si
propre. Prunie en fut désolée, tandis qu'il tapait, tapait encore.
Le sang qui éclaboussait la chambre faisait moins sale que toute cette boue.
Elle songea que lorsqu'il coulerait sur la neige ce serait très joli.
D'ailleurs, le lendemain, ou plus tard peut-être, elle déclara à Patty D'Arbanville,
venue la voir (K. n'avait finalement pas tenu sa langue) qu'elle regrettait de n'avoir
pas vu le sang sur la neige.
Et elle lui demanda si c'était joli.
Patty D'Arbanville, qui portait bêtement une robe légère kaki, alors qu'il faisait
si froid dehors et dans la chambre, sembla écarquiller les yeux.
Prunie jugea que c'était à cause de son maquillage, très beau comme toujours.
Beaucoup de mascara, et des paillettes d'or sur les paupières.
Sa robe avait de fines bretelles, des volants et de la dentelle, kaki aussi, peut-être
un peu plus clair. Elle faisait très seventies. Prunie en était fort satisfaite.
Quelle idée, pourtant, dans la neige, ces chaussures d'été dorées à talons
aiguilles !
Et au lieu d'un bonnet, ces longues boucles d'oreilles, kaki et or, qui se
balançaient ...
Patty tenait un gros bouquet de muguet. Affirma qu'il venait de son jardin. Dit
que cette année on avait du muguet au 1er Avril au lieu du 1er Mai ...
Elle l'avait sans doute payé fort cher, avec toute cette neige. On n'était jamais
qu'en Février, peut-être en Mars à la rigueur. Cette Patty était vraiment délirante,
mais Prunie l'aimait bien quand même. Et sa tenue était si gaie. Prunie lui était
reconnaissante de ses efforts d'imagination pour la distraire.
Au lieu de répondre, pour le sang, elle lui dit bêtement qu'elle allait lui envoyer
Cacao.
C'était idiot. Le temps que Cacao vienne, on ne verrait plus aussi bien le sang, et
ce serait moins joli.
Patty raconta aussi que Maurice et Marcella étaient en pleine forme. Que Sloopy
avait fait une petite fugue. Avait été retrouvée ... Un tas d'autres anecdotes,
que Prunie écouta à peine. Elle avait trop sommeil. Ne parvenait pas à se
rappeler qui était exactement Sloopy. Bien que cela lui dise quelque chose ...
Elle se rendit soudain compte que Patty D'Arbanville était partie. Espéra que
Cacao viendrait vite. Lui dire pour le sang. Car elle était trop fatiguée pour aller
voir elle-même.
Pensa à téléphoner à ses parents, qui s'inquiétaient peut-être. Se souvint qu'ils
étaient morts. A sa première petite soeur alors. Mais c'est vrai qu'elle était
morte aussi. Les deux autres étaient trop petites, à quoi bon leur donner du souci.
Pourtant, elles auraient peut-être aimé voir la neige ?
On aviserait plus tard.
A PLUS ...
DANS L'AUTOBUS ...
