LA FIN DE L'AUTOMNE
Tout l’automne à la fin n’est plus qu’une tisane froide. Les feuilles mortes de toutes essences macèrent
dans la pluie. Pas de fermentation, de création d’alcool : il faut attendre jusqu’au printemps l’effet d’une
application de compresses sur une jambe de bois.
Le dépouillement se fait en désordre. Toutes les portes de la salle de scrutin s’ouvrent et se ferment,
claquant violemment. Au panier, au panier ! La nature déchire ses manuscrits, démolit sa bibliothèque,
gaule rageusement ses derniers fruits.
Puis elle se lève brusquement de sa table de travail. Sa stature aussitôt paraît immense. Décoiffée, elle a
la tête dans la brume. Les bras ballants, elle aspire avec délices le vent glacé qui lui rafraîchit les idées.
Les jours sont courts la nuit tombe vite, le comique perd ses droits.
La terre dans les airs parmi les autres astres reprend son air sérieux. Sa partie éclairée est plus étroite,
infiltrée de vallée d’ombre. Ses chaussures, comme celles d’un vagabond, s’imprègnent d’eau et font de
la musique.
Dans cette grenouillère, cette ambiguïté salubre, tout reprend forces, saute de pierre en pierre et change
de pré. Les ruisseaux se multiplient.
Voilà ce qui s’appelle un beau nettoyage et qui ne respecte pas les conventions ! Habillé comme nu,
trempé jusqu’aux os.
Et puis cela dure, ne sèche pas tout de suite. Trois mois de réflexion salutaire dans cet état ; sans
réaction vasculaire sans peignoir ni gant de crin. Mais sa forte constitution y résiste.
Aussi, lorsque les petits bourgeons recommencent à pointer, savent-ils ce qu’ils font et de quoi il retourne
— et s’ils se montrent avec précaution, gourds et rougeauds, c’est en connaissance de cause.
Mais là commence une autre histoire, qui dépend peut-être mais n’a pas l’odeur de la règle noire qui va
me servir à tirer mon trait sous celle-ci.
Francis PONGE, Le parti pris des choses, Gallimard. (né en 1899)
L'HIVER QUI VIENT (extrait)
Blocus sentimental ! Messageries du Levant !…
Oh, tombée de la pluie ! Oh ! tombée de la nuit, 
Oh ! le vent !…
La Toussaint, la Noël et la Nouvelle Année,
Oh, dans les bruines, toutes mes cheminées !…
D’usines…
On ne peut plus s’asseoir, tous les bancs sont mouillés ;
Crois-moi, c’est bien fini jusqu’à l’année prochaine,
Tous les bancs sont mouillés, tant les bois sont rouillés, 
Et tous les cors ont fait ton ton, ont fait tontaine !…
Allons, allons et hallali ! C’est l’Hiver bien connu qui s’amène ;
Oh ! les tournants des grandes routes,
Et sans le petit Chaperon Rouge qui chemine !…
Oh ! leurs ornières des chars de l’autre mois
Montant de donquichottesques rails
Vers les patrouilles des nuées en déroute
Que le vent malmène vers les transatlantiques bercails !…
Accélérons, accélérons, c’est la saison bien connue cette fois.
Et le vent de cette nuit, il en a fait de belles !
Ô dégâts, Ô nids, Ô modestes jardinets !
Mon cœur et mon sommeil : ô échos des cognées !…
Tous ces rameaux avaient encore leurs feuilles vertes.
Les sous-bois ne sont plus qu’un fumier de feuilles mortes ;
Feuilles, folioles, qu’un bon vent vous emporte
Vers les étangs par ribambelles,
Ou pour le feu du garde-chasse,
Ou les sommiers des ambulances
Pour les soldats loin de la France.
C’est la saison, c’est la saison, la rouille envahit les masses,
La rouille ronge en leurs spleens kilométriques
Les fils télégraphiques des grandes routes où nul ne passe.

Mais, lainages, caoutchoucs, pharmacies, rêve,
Rideaux écartés du haut des balcons des grèves
Devant l’océan de toitures des faubourgs,
Lampes, estampes, thé, petits-fours,
Serez-vous pas mes seules amours !…
……………
Non, non ! c’est la saison et la planète falote !
Effiloche les savates que le temps se tricote !
C’est la saison, Oh ! déchirements, c’est la saison !
Tous les ans, tous les ans
J’essaierai en chœur d’en donner la note.
Jules LAFORGUE in Le Livre d’or de la poésie française, Seghers.



