Cacao, dit Prunie L'Aventurière, tu connais la route qui arrive face à
la falaise. Il faut éviter de rouler trop vite pour prendre le virage à gauche, si l'on
veut ne pas courir de risques. Il y a déjà eu beaucoup d'accidents. Rarement
graves, sauf un.
C'est là aussi que, contre le rocher, les allemands ont fusillé pendant la guerre
un jeune résistant. Une plaque à sa mémoire y est accrochée. Longtemps sa mère
est venue fleurir l'endroit, jusqu'à son décès.
Le lieu ne manqua de fleurs que quelques mois, ensuite ce fut le tour d'une autre
maman d'apporter des bouquets. Une dont le fils s'était tué en voiture, s'écrasant
de plein fouet contre la falaise. On a dit qu'il allait trop vite, ou s'était endormi au
volant. Un malaise était peu probable, car il était fort jeune.
Comme elle vient de mourir aussi, je pensais qu'il n'y aurait plus de fleurs . . .
Et bien, figure-toi qu'il y en a, et que c'est moi qui les y ai mises !
Mais, chut . . . C'est un secret, juste entre toi et moi. J'ai promis. On m'a demandé
de les déposer très discrètement, en prenant bien soin que personne ne me voie.
Tu te demandes pourquoi ? Je ne connaissais ni sa mère, ni ce jeune homme, donc
tu es bien intriguée n'est-ce pas ?
Je sais que je peux te faire confiance, alors ce grand secret, je vais te le dire.
Parmi toutes les dames chez lesquelles je travaille, il en est une qui m'a demandé
de le faire. Son nom, tu ne le sauras jamais, n'essaie pas de m'interroger.
Elle ne peut s'en occuper elle-même car son mari ne doit surtout pas le savoir.
Depuis le drame, elle n'a cessé de penser à la pauvre maman. Et la culpabilité
l'a torturée. Mais elle ne pouvait pas parler.
L'accident n'avait à priori pas eu de témoin. Pourtant, il y en avait un. Elle.
Non, Cacao, elle n'était pas en voiture, elle ne l'a pas croisé, ne lui a pas coupé
la route. Elle était à pied, loin en arrière, dans la ligne droite qui mène au
virage de la falaise, si bien qu'elle a tout vu.
Pourquoi n'avoir rien dit ? Parce qu'elle était mariée. Et alors, diras-tu, où était le
problème ?
Car tu ne connais pas encore le grand double-secret.
Elle seule sait. Que ce n'était pas un accident, mais un suicide. . . Et elle seule en
connaît la raison. Enfin, toi et moi aussi maintenant . . .
Le jeune homme était son amant. Il en était absolument fou, et voulait vivre avec
elle. Longtemps elle lui a promis de quitter son mari. Elle a souvent pensé à le
faire, elle hésitait, ne pouvant s'y résoudre.
Mais ce soir là, elle avait pris sa décision. Tandis qu'ils roulaient, elle lui annonça
qu'ils ne se verraient plus, que c'était mieux ainsi. Il s'arrêta au bord de la route.
Pendant plus d'une heure, assis près d'elle, il la supplia, essaya de la convaincre.
Rien n'y fit, ni la colère, ni les larmes. Elle lui dit qu'il l'oublierait, qu'il avait
toute la vie devant lui . . .
Alors, il lui demanda de descendre. Elle prit cela pour de la rage lorsqu'il démarra
à fond de train. Les feux arrière s'éloignèrent de plus en plus vite dans la nuit.
Elle songea à la falaise. Pourvu qu'il n'ait pas un accident !
Non, Cacao, il ne rata pas le virage. Il fonça de plus belle. Droit devant lui.
Il ne tourna pas le volant, elle vit qu'il n'essaya pas . . .
Voilà. Maintenant tu sais pourquoi, de temps en temps, quand il y aura peu de
passage, j'irai porter des fleurs là-bas . . .

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