Tu sais, Cacao, dit Prunie
L'Aventurière, je suis de plus
en plus découragée par mon
travail . . . J'ai décidé sur le
tard de me lancer dans cette
activité "d'aide à domicile" à
cause de ce mot : "aide". Pensant être utile, et adoucir un peu la
vie des gens dans les embêtements. J'avais réalisé combien cet
humble "métier" avait de l'importance, avant la mort de ma soeur
et de mon papa, qui tous deux avaient reçu non seulement aide
dans leurs gestes quotidiens, mais aussi soutien moral extérieur
à la famille, leur procurant une bouffée d'oxygène et d'ouverture
sur la vie, eux qui ne pouvaient plus sortir. Et bien, vois-tu, en ce
moment, j'ai l'impression que mon rôle est complètement dévoyé.
-- Pourquoi donc, demanda Cacao ?
-- Parce que les bénéficiaires de l'A.P.A (allocation personnalisée
d'autonomie) utilisent à d'autres fins que celles prévues les
deniers du Conseil Général.
-- Que veux-tu dire par-là ?
-- Je te donne un exemple : depuis trois ans, je travaille pour un
vieux monsieur marchant avec un déambulateur, suite à deux
opérations des hanches qui ont mal tourné. En principe, je suis
chargée de m'occuper de lui et de son bien être : le faire marcher,
le promener en voiture, l'emmener chez le médecin ou faire des
courses, rendre sa chambre agréable et sa vie plus facile.
Et bien, vois-tu, j'ai souvent à peine le temps de seulement lui
parler !
-- Comment ça ? Tu y vas pourtant plusieurs heures par semaine !
-- Oui, mais le problème, c'est que son dragon d'épouse, qui se
fiche de lui comme de l'an quarante, et lui mène une vie infernale,
m'utilise pour bien d'autres choses que je ne suis absolument pas
censée faire . . . De fil en aiguille, elle en invente toujours plus.
Je dois faire tout le gros ménage, nettoyer les congélateurs, les
trente ans de graisse cuite collée sur la gazinière et la hotte de la
souillarde où elle fait ses conserves de canard, arracher l'herbe
des allées, briquer les cuivres, râtisser les feuilles mortes chaque
automne, bref, elle me considère comme sa bonniche personnelle.
-- Mais pourquoi ne protestes-tu pas ?
-- Pour deux raisons : d'abord parce que ce n'est pas loin . . . Tu
sais qu'on nous donne très peu de frais de déplacement. Comme
ma voiture ne marche pas encore aux courants d'air, j'évite de
trop rouler. Et puis, vois-tu, cette sorcière est très copine avec
ma chef de secteur . . . alors si j'en parle, ça me retombera sur
le nez, et on m'enverra jerker à vingt kilomètres . . . où ce sera
peut-être encore pire . . .
-- C'est sans doute une bonne femme qui a l'habitude d'être
servie !
-- Pas du tout ! Ce sont des gens très modestes. Elle était ouvrière
d'usine.
-- Alors, je ne comprends pas, elle sait pourtant ce que travailler
dur veut dire . . .
-- Et bien, je vais t'étonner ! L'expérience m'a appris que ce sont
souvent ces gens-là qui t'exploitent le plus, et sont le plus infects
avec toi !
-- Mais pourquoi ?
-- Sans doute parce qu'une fois à la retraite, ils trouvent plaisir
à se venger sur aussi subalternes qu'eux des couleuvres qu'ils
ont avalées au cours de leur vie professionnelle ! Sais-tu que la
phrase favorite de cette grosse vache, lorsque j'ai des velléités
de rébellion, est :
" Evidemment, si vous ne voulez pas travailler ..."
Figure-toi que depuis quelque temps, elle me fait nettoyer les
joints du carrelage de la douche à la brosse à dents, alors que
lui ne s'en sert jamais, vu son handicap, et qu'elle, elle se lave
quand elle y pense . . .
-- A la brosse à dents !
-- C'est comme je te le dis ! Et idem par-terre dans toute la
maison, où les joints sont encrassés depuis des lustres.
Elle a décidé que j'allais tout "resuivre", c'est son expression,
petit à petit, pièce par pièce . . . Tu comprends pourquoi j'ai
si mal au dos !
-- Et le pauvre mari ?
-- Oh ! lui, il ne dit rien. Que veux-tu qu'il dise ! Il a besoin d'elle
dans son état. Et puis c'est un homme doux et faible. Il s'est
fait humilier toute sa vie, il ne va pas réagir maintenant . . .
A B I E N T Ö T . . .
S U R M O N VELO . . .
