En train de relire "Tendre Bestiaire" de Maurice Genevoix, je vous en
offre quelques lignes, celles du début du chapître consacré au merle.
Alors, démarrez bien la journée, au chant des merles !
L E M E R L E
" Entre notre terrasse et le sentier de Loire, j'ai planté une haie de
thuyas. Mur de verdure disent les catalogues d'horticulteurs. C'est cela
et c'est beaucoup mieux. Protection contre le vent, contre le regard
des passants, ce mur est un monde vivant, hanté de frémissements, de frôlements, peuplé de nids,bourdonnant d'insectes, exultant de chants
d'oiseaux. Par-delà, dans les acacias du talus, la fauvette babillarde
égrène sa sautillante ariette. En-deça, dans les lilas et les spirées, les
rossignols se défient sans attendre la tombée du jour. Et, bien après que
le soleil s'est levé, le sang brulant, la gorge palpitante, ils chantent
encore et ne peuvent plus se taire. Mais à chaque pôle de la nuit, la
haie appartient toute aux merles. Et à leurs vocalises sonores.
La puissance de leurs voix n'a d'égale que sa pureté. C'est une coulée
jaillissante et limpide, d'une souplesse et d'une transparence qui
ravissent. Quelle bénédiction de retrouver la lumière matinale au chant
des merles de la haie ! A travers les lames de persiennes, le jeune soleil
glisse ses premiers rayons. Le dormeur en perçoit la coulée, comme d'une
lame d'eau venue lécher une marche, au seuil d'un embarcadère : et déjà
se soulève la barque. C'est un sommeil suspendu, balancé, où s'éveillent
des feuillages, où fusent soudain des traits sonores plus joyeux que toute
musique humaine. Et soudain la conscience revient : les merles chantent.
Quarante printemps, dans ma mémoire, s'accompagnent du chant des
merles. Pas une allée de notre petit bois où mes yeux ne puissent revoir,
filant du soleil à l'ombre, le vol rasant d'un merle en quête. Chaque fois
alors mon coeur s'émeut au souvenir de la merlette meusienne qui filait
ainsi devant moi, un lointain matin de septembre." . . . / . . .
Maurice Genevoix (Tendre Bestiaire, Plon 1969)
Maurice Genevoix, né le 29 novembre 1890 à Decize dans le Nièvre en Bourgogne et décédé le 8 septembre 1980 à Alicante, est un romancier-poète français, héritier du réalisme.
L’ensemble de son œuvre témoigne des relations d’accord entre les hommes, entre l’Homme et la Nature, mais aussi entre l'Homme et la Mort. Son écriture est servie par une mémoire vive, le souci d'exactitude, et le sens poétique. Normalien lettré, il admire tout autant l’éloquence des artisans ou des paysans. D’une grande vitalité malgré ses blessures reçues lors de la Première Guerre mondiale près du village des Éparges, en avril 1915, et animé de la volonté de témoigner, il écrit jusqu’à ses derniers jours. Son œuvre, portée par le souci de perpétuer ce qu'il a tenu pour mémorable, produit d'une grande longévité littéraire, rassemble 56 ouvrages.
Maurice Genevoix est surtout connu pour ses livres régionalistes inspirés par la Sologne et le Val de Loire comme son roman Raboliot (Prix Goncourt 1925). Il a cependant dépassé le simple roman du terroir par son sobre talent poétique qui, associé à sa profonde connaissance de la nature, a donné des romans-poèmes admirés comme la Dernière Harde (1938) ou la Forêt perdue (1967).
Genevoix a également témoigné des épreuves de la génération qui a fait la Grande Guerre de 14-18, particulièrement dans Ceux de 14, recueil de récits de guerre rassemblés en 1949. Il s'est aussi penché plus largement et plus intimement sur sa vie en écrivant une autobiographie : Trente mille jours, publiée en 1980.