Tu sais, Cacao, dit Prunie L'Aventurière, je vais souvent faire le ménage
chez un monsieur seul. Il est jeune encore, sa femme est morte d'un cancer.
Lui aussi en a eu un. Il est tiré d'affaire maintenant. Cela lui est égal.
Il se fout de tout. Ne met pratiquement jamais le nez dehors, alors qu'il fait si beau.
Pourtant il a un grand jardin, et même un verger. Les pruniers croulent sous les
fruits. Il ne les ramasse pas. A quoi bon, me dit-il ... Autrefois ... Oui, autrefois, on
faisait des confitures ...
Il passe sa journée à zapper, devant des séries qui l'ennuient
Comme ça me fait de la peine, j'ai eu une idée hier. Lui demander d'aller étendre
le linge, sur les fils du fond du jardin, au grand soleil. Prétextant que j'avais trop
de travail . Et que le temps qu'il me ferait gagner serait bien utile.
Il n'avait pas envie de sortir. Il a essayé d'échapper à la corvée en me disant de
laisser le reste pour plus tard, que ce n'était pas important.
Mais j'ai tenu bon. Et il y est allé.
Je l'ai vu de loin traverser le jardin. Je savais qu'il sentait la chaleur du soleil sur
son dos et ses épaules. Et qu'il avait oublié depuis longtemps que ça existait.
Puis il a étendu le linge. Sans se presser.
Pas parce qu'il le faisait de mauvais gré. Pour prolonger ce moment où le temps
s'arrête. Au grand air, loin de tout. Le corps réchauffé et consolé par le soleil.
Même s'il brûle un peu. Car tu sais, Cacao, il faut d'abord consoler le corps ...
Ensuite, il a jeté un oeil autour de lui. Et il a un peu marché sur la pelouse. J'ai vu
qu'il regardait les prunes par-terre. Toutes ces prunes dorées à point, éclatées
au milieu, avec les abeilles qui s'en régalent.
Il n'en a pas ramassé une, encore moins goûté. Mais il est resté quelques minutes
encore dans le soleil, avant de revenir lentement vers la maison.
A dire vrai, je n'étais pas en retard dans mon travail ce jour-là. Il salit très peu.
Surtout pas la cuisine. D'ailleurs, il mange à peine.
Lorsqu'il est rentré, il ne m'a pas cherchée. J'étais dans le garage.
Juste avant de partir, je suis allée le voir. Il était de nouveau dans son fauteuil,
les yeux dans le vide, face à sa télé, avec l'image, mais sans le son.
Il a sursauté en m'apercevant.
-- Comme vous m'avez bien avancée en étendant le linge, j'en ai profité pour
aspirer l'intérieur de votre voiture. Vous devriez aller la faire laver demain.
En même temps, vous feriez quelques courses. Avec tout le repassage
qu'il y aura à faire, ça m'arrangerait ...
Et bien tu vois, Cacao, il n'a pas souri, mais il a hoché la tête.
Et je crois qu'il était un peu content.
A B I E N T Ô T . . .
S U R M A M O T O . . .
( A suivre )
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