(Cette petite histoire vraie est à la fois amusante et triste. Elle met en
scène une personne d'un certain âge, qui, à sa façon et malgré ses
problèmes, profite quand même de la vie.)
Il était un peu perdu, le pauvre homme, depuis le décès de sa
femme. Son auxiliaire de vie venait midi et soir lui préparer son repas.
A midi, il avait l'allure d'un golfeur d'autrefois, pantalon retroussé jusqu'à
mi-mollets. Elle savait pourquoi. Le premier jour, il lui avait dit, très
décidé et fier :
"J'ai mis mes pinces-pantalon, dès que j'ai mangé, je vais faire un tour
à vélo."
Le soir, il l'attendait en pyjama, mais elle voyait qu'il était sorti faire
quelques emplettes sur son vélo. Il achetait toujours les mêmes choses :
des poireaux, et des viennoiseries... Elle s'occupait du reste, lui s'en tenait
à ça. Un soir, elle trouva chez lui l'infirmière qui passait de temps en
temps. Cette dernière lui fit part de son inquiétude :
- Vous savez, ce monsieur a une très mauvaise circulation, ses jambes sont
enflées et violettes. Il va lui falloir des piqûres...
L'infirmière allait sortir, lorsque l'auxiliaire de vie eut une idée !
- Les pinces-pantalon !
En interrogeant toutes deux le vieil homme, elles apprirent que, non, il ne
mettait pas ses pinces juste avant midi. Il les mettait dès le matin,en
s'habillant, pour "ne pas se retarder" ensuite.Et au retour de sa promenade
à vélo ? Non, il ne les enlevait pas. Il se mettait dans son fauteuil, devant
la télévision, et ne quittait ses pinces que pour se mettre en pyjama.
Mais pourquoi, demandèrent-elles ? Au cas où j'aurais besoin de sortir pour
acheter des poireaux, pardi, répondit-il, je crains toujours d'en manquer...
A force de patience, elles finirent par le convaincre de ne mettre ses
pinces que le temps de ses promenades. Il obéit, et son état de santé
s'améliora grandement. Du moins, son état de santé physique...
