link V O I C I L A S U I T E . . .
-- Comment ça la meilleure ? dit Cacao .
-- Mon après-midi avec la mamie.
Prunie L'Aventurière ménageait ses effets et semblait très satisfaite.
-- J'y suis allée pour l'aider à préparer le dîner et mettre la table.
Le papi a tué deux sangliers, ce soir c'est ripaille. Ils ont invité la fille, le gendre,
le petit-fils, tous deux chasseurs, la petite-belle-fille, comme ils disent, et le bébé,
leur arrière petit-fils, qui a sept mois, et s'appelle Jules ...
-- Oui, oui, dit Cacao, les vieux prénoms reviennent à la mode. Ils n'étaient pas
obligés de choisir Jules quand même...
-- Tu vois que ce prénom est facile à retenir ! Ecoute la suite.
Le sanglier sera cuisiné par sa fille, la mamie en est incapable dans son état, et
moi je ne cuisine pas le gibier. Je devais juste présenter les entrées et faire un
gâteau.
Ce que j'ai fait sans problème. Je la laisse m'aider, je mesure la farine, elle
casse les oeufs comme elle peut, je nettoie, ça fait rien, et elle touille.
Ca la rééduque. Bref, le gâteau était au four ... Sais-tu que si j'ai le malheur d'ouvrir
la porte du four, pour contrôler la cuisson, elle crie !
-- Mais pourquoi ?
-- A cause de sa maladie... Et je dois faire très attention, car quand elle crie, le papi
sort de la véranda, fou furieux, en demandant ce que je lui ai fait ...
Il ne peut pas admettre qu'elle crie pour rien ...
Donc le gâteau cuisait ... Et j'ai commencé à mettre la table. Elle sait m'aider
depuis que j'ai eu l'idée de lui dessiner une assiette, un verre, et les couverts en
bonne position. Parce qu'avant, elle savait compter les convives, prendre le
nombre de verres nécessaires, etc ... mais plus les placer ?
-- Comment, plus les placer ?
-- Depuis son accident, elle est désorientée. Elle met tout n'importe comment sur
la table. Mais avec mon dessin, ça va mieux, elle réussit à reproduire le modèle.
Sauf qu'elle oublie de changer de côté de table et donc de tourner le dessin.
Le côté opposé est donc mis à l'envers, ce qui fait que les verres se retrouvent
au bord de la table, et les couverts piquent vers l'extérieur.
Dès que j'essaie d'arranger la chose discrètement, elle crie, le vieux sort de la
véranda, fou furieux ... et ainsi de suite ...
Comme il est bourré, il ne comprend rien à mes explications, la mémé crie de
plus belle ... et heureusement que moi je ne perds pas les pédales ... je me rends
compte qu'il est moins une avant que le gâteau ne brûle...
Vite, je le sors du four, ce qui la fait crier un peu plus, puisque j'ouvre la porte.
Mais ouf ! En voyant le gâteau, elle est fascinée, sauf que je dois l'empêcher d'en
manger tout de suite, puisqu'il y a des invités, et surtout qu'il est brûlant.
Quand le vieux la voit faire, essayer de le manger illico, il tourne les talons et
repart dans sa véranda astiquer ses fusils. Parce que là, il ne sait plus quoi dire.
... Il comprend quand même qu'elle a, comme on dit chez moi, un sacré
"pet au casque".
( Cacao réalisa que P.L'A., quel que soit son pays d'origine, ne venait décidemment
pas de L.A... Parce qu'elle était sûre qu'en anglais "pet" ne voulait pas du tout dire
la même chose.)
-- Donc, reprit Prunie L'Aventurière, le vieux s'était décidé à nous laisser en paix.
Tout serait bientôt près, et je pourrais enfin partir !
Il ne manquait que les serviettes et les chaises. La mamie recompta : moi, mon
mari, ma fille, mon gendre, mon petit fils, ma petite belle-fille, ça fait six.
Elle avait déjà compté à chaque fois pour les assiettes, les verres, etc... Elle
prend six serviettes, je la laisse faire, elle ne risquait pas de les casser ..
Et hop ! Sans sommation, elle se met à crier : Le petit ! Le petit ! On a oublié le
petit !
Là, le vieux sort, fou furieux etc ...
Elle continue son monologue : comment il s'appelle déjà ce petit ?
... Donc, ça tourne au dialogue (de sourds) puisque le pépé se met à lui hurler
dessus : Jules, il s'appelle Jules ! Bon sang de bonsoir on te l'a dit cinquante fois,
c'est pas compliqué quand même ...et zou ! le voilà retourné dans sa véranda ...
Elle veut à toute force mettre un septième couvert. Je lui affirme que ce n'est pas
la peine, qu'elle sait bien que le petit mange sur sa chaise haute, dans sa petite
assiette, des choses moulinées.
Elle reconnaît que j'ai raison. Ouf !
Et elle se met en devoir d'aller chercher deux chaises supplémentaires dans le
couloir. Puisqu'il n'y en a que quatre autour de la table de la salle à manger, ce
qu'elle a soigneusement vérifié en les comptant deux fois, une par une. C'est vrai
qu'elle me fait pitié, elle fait beaucoup d'efforts malgré tout...
Hop ! Elle traîne la première chaise, ce n'est pas facile pour elle, car elle a un côté
un peu paralysé... Elle repart chercher la seconde, je la laisse faire, vu qu'elle a
refusé mon aide. Elle la place, je me dis que je vais enfin pouvoir partir ...
... Et là, elle se met à crier : Le petit ! le petit ! On a oublié le petit ! Comment il
s'appelle déjà ce petit ?
... Le vieux arrive, fou furieux, et moi, comme je n'en pouvais plus, je me mets à
hurler plus fort qu'eux : Mais enfin, le petit, il a sept mois, il va pas manger du
sanglier à table, il s'appelle pas Obélix !
Alors là, fascinée, le regard soulagé par ce mot évident et familier, elle cesse de
crier, et me dit très gentiment, avec reconnaissance :
-- Vous avez raison ! Obélix ! Il s'appelle Obélix !
... Le vieux, qui n'arrive plus du tout à suivre, retourne dans sa véranda. Moi, je dis
au revoir à la mamie, et depuis je me fais du souci ...
-- Mais pourquoi donc, demande Cacao !
-- Parce que j'ai peur qu'elle se souvienne. Et qu'au cours du repas elle appelle
le petit Obélix devant tout le monde. Si on lui demande pourquoi, elle répondra
que c'est moi qui lui ai dit qu'il s'appelait comme ça ... Comme il est assez gros,
la fille et la petite belle-fille sont capables de me faire virer. Et moi j'ai besoin de
ce travail, même s'il n'est pas tous les jours rigolo ...
-- Ne t'inquiète pas, dit Cacao, entre deux crises de rire, comment veux-tu qu'elle
s'en rappelle trois heures plus tard !
... Prunie L'Aventurière aurait bien voulu la croire, et rire vraiment de bon coeur
avec elle ...
A BIENTÔT . . .
SUR MON (petit) VELO . . .
(dans la tête...)
