26 juillet 2012
4
26
/07
/juillet
/2012
23:18
... C'est près de là, vers un vaste enclos grillagé, que me conduisit
notre ami. Nous y pénétrâmes ensemble. L'herbe y était épaisse, envahie
par endroits de broussailles, des ronces, des épines noires, quelques petits
taillats de chêne. "Elle est la-bas", me dit mon compagnon.
J'avais, en même temps que lui, entrevu dans ce fouillis hargneux une
tache rouge, tapie au ras du sol. A notre approche, cela bondit, devint
une forme mince et légère emportée à travers le champ d'herbes. Mais,
tout de suite, il m'apparut que cette gracieuse créature, cette chevrette
encore enfant,en dépit de la vivacité de ses bonds, et peut-être même
à cause d'elle, était une bête douloureuse; j'allai dire, comme malgré
moi : maudite. Son galop, ses écarts avaient quelque chose d'excessif,
d'incompréhensiblement désordonné. Elle crochetait de droite, de gauche,
avec une brusquerie que n'expliquait à nos yeux nul obstacle. Elle fonçait
contre le grillage à croire qu'elle allait s'y brisesr. Mais au dernier
fragment de seconde, comme avertie par un sens mystérieux, elle s'écartait
d'un retrait si violent que ses longues pattes se dérobaient sous elle. Mes
yeux croisèrent ceux de mon compagnon. Je murmurai :"Elle est aveugle ?"
"Oui, me dit-il complètement."
En l'approchant sans brusquerie, en lui parlant avec douceur, nous pûmes
l'atteindre et la toucher. Au premier effleurement, elle se coucha et se
mit à crier. Qu'elle était donc fine et jolie ! Une taie blanchâtre couvrait
ses yeux, si épaisse qu'on eut dit une peau. Nous pouvions voir, près de
sa tempe, une veine qui battait à coups précipités. Mon ami lui caressait
le flanc. Il y mettait, je pense, ce qu'il fallait de vraie tendresse pour
que la plainte, d'abord stridente, se calmât, s'apaisât... Mais je gardais
le coeur serré.
Ma mémoire me ramenait vers un été d'autrefois,à Lakanal. Nous
préparions l'oral d'un dur concours. C'était l'été, on nous ouvrait le parc
du lycée. Il y avait, au fond de ce parc, dans un enclos, une famille de
daims captifs. Les faons étaient nés, grandissaient, effaçaient déjà leur
livrée, tous vigoureux et ravissants. Mais l'un d'eux était maudit. Quelque
accident de parturition lui avait écrasé le visage. Oui, oui, je dis bien : le
visage. Au lieu du doux museau allongé,je le voyais tourner vers moi, noir,
aplati, un mufle barbare de bull-dog. Je le regardais longuement, le front
contre les mailles de fer. Son regard était doux, amical, mais plein d'une tristesse insondable. Des yeux parlants, je vous assure; et qui me disaient
sans colère, avec une résignation infinie : ' Pourquoi ? "
Maurice Genevoix, Tendre Bestiaire, Plon, 1969
(chapître : Le chevreuil.)
