C'était le premier automne de
Prunie L'Aventurière dans ce village.
Elle savait que la récolte des noix était
un événement d'importance.
Beaucoup tiraient de leur vente un
revenu substanciel. Un mois durant,
toutes les discussions tournaient autour de ce sujet : le volume de la récolte, sa
qualité, le prix qu'en donnait la Coopérative, par rapport à d'autres acheteurs, le
souvenir de meilleures années, ou de moins bonnes ...
Depuis quelques saisons, sur les grosses exploitations, le ramassage se faisait à
la machine. Mais les petits agriculteurs, ou ceux qui avaient planté des noyers
pour améliorer l'ordinaire, ramassaient à la main. Surtout les plus âgés. C'était
une occupation qui semblait leur plaire. On les voyait, à deux ou trois, chacun
s'occupant de son petit secteur, remplissant son seau, puis allant le vider dans
un grand sac. On les entendait rire et plaisanter.
Chaque midi et chaque soir, ils chargeaient les sacs pleins dans leur camionnette
pour porter les noix au séchoir.
Prunie L'Aventurière avait remarqué un vieil homme maigrichon, avec une petite
moustache blanche, toujours seul dans sa noyeraie. Inlassablement, il se courbait
et jetait les noix dans son seau. Elle savait qu'on l'appelait le vieil Alphonse.
Elle en avait un peu pitié.
Il était toujours vêtu du même bleu de travail qui avait connu des jours meilleurs.
Pour transporter ses noix, il utilisait un très vieux mini-vélo, vraiment en piètre
état.
Lorsqu'un sac était plein, il le calait entre ses jambes et le guidon, et hop ! il
était parti ! Dans les montées, il peinait un peu, mais se débrouillait assez bien.
Dans les descentes, il prenait des risques. Comme son mini-vélo n'avait pas de
freins, il posait les pieds par-terre pour ralentir un peu la machine. Heureusement
pour lui, les pentes de la région étaient douces.
Il ne pouvait porter qu'un sac à la fois, si bien que Prunie le voyait passer plusieurs
fois par jour, le suivait des yeux et s'inquiétait de ses acrobaties.
C'était parfois limite, limite, mais il s'en sortait toujours sans tomber.
Le spectacle était assez plaisant. Prunie avait un peu honte d'avoir envie de rire.
Et de s'avouer qu'elle guettait une éventuelle chute.
Le troisième jour, elle prit sa voiture, alla près des noyers du vieil Alphonse, et
lui proposa de passer midi et soir le prendre, avec ses sacs, car c'était sur
son chemin ...
Le vieil Alphonse refusa énergiquement, dit qu'il avait une voiture, mais qu'il
préférait son mini-vélo. Pas de pollution, et pas de dépenses inutiles, telle était
sa devise. La vente des noix serait ainsi tout bénéfice !
Prunie L'Aventurière n'insista pas. Elle continua les jours suivants à surveiller
le kamikaze, qui ne tomba jamais.
Quelque temps plus tard, elle apprit, par hasard, que le vieil Alphonse était un
percepteur à la retraite.
A bientôt . . .
sur mon mini-vélo . . .
