A l'ombre des jeunes filles en fleurs . . .
De tout temps, "Le Grand Bazar" avait fermé à 18h30.
Le directeur jugeait qu'il était inutile de dépenser de l'électricité pour
illuminer enseignes, vitrines et boutique jusqu'à 19h. La clientèle, à ce
moment-là, se dirigeait vers les magasins d'alimentation, cela ne valait
pas la peine de rester ouvert.
A 18h30 pile, sauf s'il restait par hasard un client égaré entre les rayons,
qu'il se hâtait de faire "fuir", l'employé fermait les portes, baissait les
lumières, et "faisait" scrupuleusement la caisse avec, à tour de rôle, l'une
ou l'autre de ces dames, Vanessa 1, Vanessa 2, ou "La Revêche" (appelée
aussi, souvenez-vous, "La Chouineuse" par les "petites"). Les deux autres
s'en allaient, sans demander leur reste, à 18h30 pétantes.
L'employé avait tôt fait de régler l'affaire : espèces, chèques, cartes bleues,
vérification du fond de caisse, et hop ! Tout dans le coffre du bureau.
Sa coéquipière du jour était déjà loin lorsqu'il branchait l'alarme, éteignait
les dernières lumières, ne laissant que des veilleuses, fermait la porte de
derrière, et sautait dans sa voiture.
En général, il rentrait chez lui vers 18h45/18h50, sauf s'il s'arrêtait pour
quelques commissions, ou jouer son loto. Il lui arrivait alors parfois de
"traîner" un peu à discuter avec le buraliste ou un client de connaissance.
De temps à autre, donc, il arivait chez lui seulement vers 19h, voire 19h15,
particulièrement aux beaux jours, où l'on est plus enclin, n'est-ce pas, à
"laisser filer". Durant l'été qui venait de se terminer, il avait d'ailleurs
souvent bavardé le soir avec le buraliste, qui lui parlait de ses problèmes
de couple. Cet homme, fort bavard et dépressif, l'ennuyait en le retardant
parfois jusqu'à 19h30.
Comme à l'accoutumée, chaque soir, sa compagne l'attendait, repas prêt et couvert mis, car ils avaient l'habitude, si le temps le permettait, de faire
une promenade avant dîner. Ils étaient de retour juste avant 20h, pour
suivre le Journal Télévisé et se mettre à table. Leur vie était simple et
bien réglée.
Lorsque le temps était mauvais, il ressortait quand même, faire un jogging,
car, enfermé toute la journée, il avait besoin de prendre l'air. Elle en
profitait pour dérouler un petit tapis et faire des exercices de gymnastique,
en écoutant de la musique.
Lui-même, assez sportif dans sa jeunesse, s'était inscrit depuis peu dans
une salle de muculation.
Il s'y rendait le lundi, jour de fermeture du "Grand Bazar".
Quant à son épouse elle travaillait, ayant, elle, son samedi. Ils n'avaient
donc en commun que le dimanche, mais s'en accommodaient.
Ce jour-là, ils allaient marcher dans la nature, ramasser des champignons
en saison, cueillir des jonquilles sauvages au printemps...bref, ils prenaient
le temps de vivre . . .
L'automne s'étirait, et il finit par faire noir vers 18h . . . L'employé du
"Grand Bazar", comme beaucoup d'autres, rentrait chez lui "à la nuit".
Arriva un soir où il tarda vraiment. Sa compagne, légèrement inquiète,
sans plus, appela le magasin, où il n'y eut pas de réponse. Il était en route.
Si une erreur de caisse épineuse l'avait retenu, comme cela arrivait parfois,
il lui aurait téléphoné, ainsi qu'il le faisait toujours dans ces cas-là.
La femme du buraliste était revenue en fin d'été, il était donc peu probable
que ce dernier lui "tienne la jambe" pour se faire plaindre.
Sauf, bien sûr, si l'épouse avait de nouveau fait sa valise, ce qui était encore possible.
La compagne sortit son tapis de gymnastique et commença ses exercices,
sans la moindre envie de mettre de la musique cependant.
A 19h40, elle s'efforça de ne pas penser à un accident de voiture.
A 19h50, n'y tenant plus, elle enfila une veste et se dirigea vers sa voiture,
pour faire le chemin "à l'envers" jusqu'au "Grand Bazar".
Elle venait de mettre le contact lorsque son mari arriva. Soulagée, elle
descendit, et se dirigea vers lui.
Ce n'est qu'à la lumière, en entrant dans la maison, qu'elle vit, avec
horreur et stupéfaction, son homme avec un oeil à-demi fermé, par ce qui
allait devenir un magnifique cocard. Son blouson était couvert de sang,
son nez, probablement cassé, et qu'il tenait dans son mouchoir, saignait
encore légèrement. On voyait que ses mains étaient amochées, sans doute
par les coups de poings qu'il avait donnés pour se défendre.
Car, à l'évidence, il s'était fait attaquer.
Tout de suite, elle pensa à la caisse . . .
A Suivre . . .

