C O N F U S I O N
L'employé du "Grand bazar", comme si de rien n'était, avait repris son
travail. Si l'aspect de son nez intriga ses collègues, elles se gardèrent de
lui poser la moindre question. La clientèle des habitués cependant tenta
d'en savoir plus à la vue de son visage tuméfié. Le Directeur, ennuyé de
prime abord, ne fit aucune remarque, se rendant vite compte que l'aspect
temporaire de son vendeur-conseil n'empêchait pas le chaland d'entrer.
Et comme il n'avait que faire du reste . . .
Aux clients qui tentaient une remarque, l'employé, certes poliment, mais
d'un ton qui coupait court, parlait d'une chute. Les commentaires dans le
quartier commencèrent à aller bon train. Hélène n'en sut rien. Son travail
l'occupait, et, de nature, elle ne s'intéressait guère à la rumeur publique.
Heureusement pour elle, car les hypothèses envisagées, plus extravagantes
les unes que les autres, l'auraient atterrée. On parlait de mafia, de trafic
de drogue, de traite des blanches, bref, on ne savait pas.
Et la vie reprit son cours, calme et fluide, au "Grand Bazar".
Hélène, plusieurs fois rabrouée sur le sujet, ne revint plus sur "l'affaire"
au cours des discussions avec son mari. Il était redevenu agréable envers
elle et n'élevait plus la voix. Elle le trouvait cependant assez distant et
soucieux. Il plaisantait moins, ne racontait plus sa journée au magasin,
ni aucune anecdote amusante sur "les petites". L'histoire du parking le
travaille encore, pensait-elle. Comme il a dû avoir peur ! Et chaque soir,
lorsqu'il sort du travail à la nuit, il doit y repenser et peut-être craindre
une nouvelle agression... Elle admirait son courage silencieux.
A l'heure habituelle, elle guettait son retour avec angoisse. Mais il rentrait
ponctuellement et en "bon état", sauf quelques soirs, le samedi surtout, où
des erreurs de caisse "épineuses" le retenaient souvent. Mais c'était un
jour chargé. Elle commença à oublier et reprit tranquillement ses exercices
de gymnastique en l'attendant.
A quelque temps de là, un lundi, jour de repos de son homme, elle croisa en
rentrant du travail, assez près de chez elle, les deux Vanessa en voiture.
Elles ne la virent même pas, l'une gloussant au volant, l'autre se tordant de
rire à ses côtés. S'arrêtant pour dire quelques mots à un couple de voisins
qui se promenait, elle apprit avec étonnement que les deux greluches
venaient de leur demander où habitait l'employé. Le couple, reconnaissant
Hélène de loin, avait répondu :
" Tenez, voilà son épouse qui arrive, vous n'avez qu'à la suivre."
Ils dirent leur étonnement d'avoir constaté qu'au contraire les deux filles
faisaient demi-tour.
De retour chez elle, Hélène, un peu déconcertée, raconta la chose à son
mari. Il n'eut l'air ni étonné, ni offusqué, disant simplement qu'elles
préparaient sans doute une blague. Hélène essaya d'imaginer le genre de
tour qu'elles avaient pu trouver, ne trouva pas, et n'y pensa plus.
Le temps continuait à filer, calme et fluide, lorsqu'arrivèrent les étranges
coups de fil, toujours quand elle était seule.
On entendait soit un souffle, soit de petits rires étouffés, puis des sortes
de gémissements et "halètements" relativement "explicites".
Elle eut tôt fait de penser aux "Vanessa" et ne se formalisa pas d'abord :
il faut bien que jeunesse se passe... les "petites" étaient bébêtes, son
mari le lui avait toujours dit. Comme les appels devenaient vraiment trop
fréquents, elle se décida à lui en parler. Bizzarement, il eut l'air de
prendre à coeur les incidents, ce qui l'étonna ... Il parla même de "Liste
Rouge", mais n'eut pas le temps de s'en occuper avant LE coup de fil.
Comme d'habitude, Hélène, était seule. Cette fois, l'appel n'avait rien
d'anonyme. C'était une voix d'homme, forte et coléreuse, et ce qu'il lui
dit lui glaça le sang . . .
A Suivre . . .
