Où Cacao nourrit les chats libres de la campagne autour de chez
elle, vous le savez. Ah ! Vous vous souvenez ! Sur la vieille charrette, au bord du
Petit Chemin, dans la noyeraie, face à sa maison. Vous n'avez pas oublié non plus
que le vieux propriétaire qui la lui prête l'appelle "Le Restaurant des Chats".
Que son plateau de bois est protégé des intempéries par un toît de vieilles tôles
rouillées, et que Prunie l'Aventurière et Cacao y ont bâti des "barrières à chiens"
en bois. Avec juste de petits passages pour les chats, à cause des "chiens de la
nuit".
Ce ne sont pas souvent des chiens errants. Cacao les connaît, ils ne sont pas
nombreux. Deux ou trois, venant de fermes environnantes, chiens "de travail",
utilisés pour rassembler les moutons.
Ils aiment la liberté, on ne s'occupe guère d'eux, on ne les enferme pas le soir, et
parfois on les nourrit mal.
Le plus fidèle vient toujours à la même heure, très tôt le matin, elle l'appelle son
"Vrai Chien". Lorsqu'il pleut ou qu'elle tarde un peu, il l'attend, couché sous la
charrette. Il ne tient pas aux croquettes, il s'en contente certes quand elle
s'absente, et que Prunie n'est vraiment pas libre pour la remplacer.
Mais ce qu'il aime, c'est la soupe de pain "trempée", avec des restes de viande,
et tout ce qu'on lui garde de "bon". Il vous regarde de ses bons yeux, qu'on dirait
maquillés avec un trait noir de khôl, mange en silence, se laisse caresser. Puis
repart tranquillement chez son fermier, qui passe sa journée à lui crier dessus.
Vrai Chien n'aboie jamais, ne dérange jamais personne. Il vient, c'est tout.
Marcella le connaît et l'aime. Il suit parfois lors de la promenade du matin. Sloopy
aussi s'y est habituée maintenant, elle en était un peu jalouse au début, ayant si
peur d'être de nouveau abandonnée et de retourner au refuge.
Pour les autres "chiens de la nuit", Cacao a l'habitude de laisser, contre son muret,
sur l'herbe, au bord du Petit Chemin, une ou deux bonnes gamelles. Lorsqu'il fait
chaud, elle a soin de ne mettre que des croquettes, pour éviter au voisinage toute
odeur désagréable. Elle sait qu'elles se trouvent sur la "voie publique", même si
c'est tout au bord, et qu'elle n'a pas vraiment le droit de le faire.
Pour cette raison, elle les enlève très tôt le matin, en "allant à Vrai Chien".
Ce que vous ignorez encore, c'est que le fait de nourrir les animaux de passage
ne plaît pas à tout le monde, même s'il y a très peu de monde dans le coin.
Une de ses voisines, qui ne se gêne pas à la belle saison pour organiser des
barbecues géants, parfumant l'atmosphère et égayant la nuit de rires et de
chansons, trouve vraiment ridicules ses agissements.
Elle n'aime pas les chats, qui grattent dans ses parterres. Surtout Maurice, qui
la nargue souvent en se baguenaudant dans son jardin. Il faut dire que lorsqu'il
était petit, avant que la dame ne bâtisse sa maison dans le nouveau lotissement,
tout n'était que prés à moutons, haies et terriers de lapins, et tout cela était
son territoire. Il ne l'a pas oublié.
Cacao se fiche que la voisine se moque d'elle par derrière, tout en la saluant bien
bas lorsqu'elles se rencontrent.
Une fin d'après-midi de beau temps, alors qu'elle se promenait avec Marcella, elle
la vit venir vers elle d'un pas décidé. Elle ne se méfia pas, il faisait si bon, on avait
envie d'être heureux. Et, là, sans autre préambule, la voisine déclara :
-- Non, vraiment vous exagérez avec vos chiens et vos chats. Avec les croquettes,
vous nous attirez les renards.
Un peu interloquée, Cacao eut cependant le courage de lui répondre :
-- Alors vous devez être contente, puisqu'on sait bien que les renards mangent
les chats !
A DEMAIN . . .
DANS L'TRAIN . . .
