Quand Cacao était petite, elle eut d'abord une petite soeur. Elle en fut
bien contente, et la petite soeur semblait également fort satisfaite d'avoir une
grande soeur. Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Ni l'une, ni l'autre n'en connaissait d'autre, de toute façon...
En ce temps-là, le leur était aussi petit qu'elles. Il se composait de papa, maman,
papi et mamie.
Plus tard, après qu'on leur eut promis deux petits frères, elles eurent deux jolies
petites soeurs, qui furent appelées "Les Petites"... Et c'est là qu'elles devinrent
"Les Grandes", même si elles étaient encore très petites. Quelle histoire étrange
et compliquée ...
Mais pour celle-ci, elles n'étaient encore que deux. Et la petite soeur n'était
qu'un " grand bébé", même si elle marchait déjà et avait quelques bonnes dents.
Le matin, vers neuf heures, le papi descendait de son atelier et venait
casser la croûte à la maison.
Cela arrangeait bien maman. Pendant qu'il gardait les filles, elle allait à l'épicerie
et "au pain".
Le casse-croûte du papi était presque toujours le même : du pain et du saucisson,
avec, bien sûr, un petit verre de vin.
Quelquefois, cependant, il mangeait du fromage.
Cacao n'aimait pas le fromage, et ne tenait pas au saucisson. Le papi lui faisait
des tartines de pain beurré, tandis que la petite soeur, déjà grimpée sur ses
genoux, s'empifrait de morceaux de saucisson, qu'il lui coupait bien petits.
Chaque jour, il lui demandait : "T'aimes mieux Papi ou le saucisson ?"
Et chaque jour, elle répondait : "Le saucisson."
Cela faisait bien rire le Papi et Cacao, qui guettaient ensemble cette réponse.
Le papi racontait des histoires merveilleuses, que les petites ne se lassaient pas
d'écouter.
La plupart concernait " La guerre". Il les avait depuis longtemps informées qu'il
s'agissait de "La Grande". Cacao la trouvait bien intéressante, et supposait que
quand il en aurait fini, ce dont elle n'était pas pressée, il leur parlerait de la, ou
des petites. Et que ce serait mieux que rien.
Le papi racontait très bien. Il en oubliait de couper le saucisson en petits bouts,
et la petite soeur manquait souvent de s'étouffer en avalant des rondelles
entières.
Dans ces cas-là, elle devenait très rouge, émettait de drôles de bruits, qui
alertaient papi.
Il était obligé de s'interrompre pour lui donner de grandes claques dans le dos
et la secouer un peu. Et de se lever pour leur servir de la grenadine. Il lui disait
"Bois donc un p'tit coup, ça f'ra descendre". Cacao buvait aussi, même si elle
n'aimait pas trop la grenadine. Elle préférait l'anthésite, dont papa leur mettait
quelques gouttes dans l'eau, seulement l'été, parce que c'était très
rafraîchissant.
En se levant pour servir la grenadine, le papi regardait vite par la fenêtre si
maman n'arrivait pas. Cacao pensait que c'était parce que la petite soeur
était encore très rouge.
Heureusement, il se rasseyait et continuait son histoire.
En général, des soldats montaient au front et d'autres en descendaient.
Cacao ne savait pas trop ce qu'était le front. Elle supposait, le front qu'elle
connaissait se trouvant en haut du visage, que celui dont parlait le papi devait
être du même genre, quoique plus grand, afin que beaucoup de soldats puissent
y monter et en redescendre. Ce devait être une sorte de très haute montagne,
avec une pente vertigineuse, qui expliquait pourquoi l'histoire était si longue.
Ce que faisaient ceux qui arrivaient en bas, Cacao le savait : Ils s'en payaient une
bonne tranche, parce qu'ils étaient en permission.
Ce que faisaient les autres, une fois arrivés en haut, le papi n'en parlait pas.
Cacao avait pensé à le lui demander, mais il était si bien lancé qu'elle avait
préféré attendre un moment plus opportun. Le lendemain peut-être, quand la
petite soeur s'étoufferai et qu'il serait obligé de s'interrompre pour aller
chercher la grenadine.
Elle n'avait pas hâte que maman revienne, même si elle était un peu ennuyée que
la petite soeur, après sa grenadine, ait déjà presque fini le verre de vin du papi.
Ca ne l'étouffait pas, elle était seulement de nouveau très rouge. Du coup, elle
avait arrêté d'avaler du saucisson, et semblait somnoler dans les bras de papi,
qui la berçait.
Cacao se dit que c'était tant mieux, que ce midi maman ne dirait pas, la voix un
peu inquiète : "Je ne comprends pas, cette petite n'a pas d'appétit, elle picore."
Et le papi ne répondrait pas :
"T'en fais don' pas, tu vois bien qu'elle profit' quand même ! Elle mange à sa faim,
c'est tout !"
Ce jour-là, le papi faisait partie des soldats qui montaient au front. Il disait :
"Voyez-vous, y f'sait tell'ment froid qu'même en marchant on avait les pieds
g'lés. Et les vieux poilus qu'on croisait, qui descendaient du front d'l'Est, et ben
y z'avaient des glaçons aux moustaches ! "
Cacao n'en croyait pas ses oreilles ! Ce devait être bien joli des glaçons aux
moustaches ! Encore plus que des rubans dans les cheveux !
Elle comprenait qu'ils ne fondent pas. Papi avait qu'il faisait très froid.
Mais comment faisaient-ils, ces soldats,se demandait-elle, pour attacher les
glaçons à leurs moustaches ?
Bah ! Ils avaient du trouver une solution . . .
C'est si fort des soldats !
... Et puis maman rentrait et invariablement disait : " Mais cessez donc papi de
leur parler de la guerre, vous allez les faire rêver ! "
Cacao ne comprenait pas maman. Elle savait que pour elle, rêver signifiait faire
de mauvais rêves...
Comment pouvait-elle penser que les petites auraient peur d'une chose
aussi merveilleuse :
Des glaçons aux moustaches !
A LUNDI . . .
DANS L'TAXI . . .
(d'la Marne)
